Les nouveaux “communs sociaux” : une corne d’abondance inexploitée

ecrit par Dominique Turcq

Nous pensons parfois étouffer sous des masses d’informations. Ne nous trompons pas de débat : ces nouveaux « communs » représentent une richesse quasiment sans limite. Savoir les utiliser est un avantage compétitif.

Quand on allume sa radio ou sa télévision, que l’on utilise son GPS ou Internet, que l’on consulte Wikipedia, que l’on fait une recherche avec Google, que l’on reçoit un flux RSS, on utilise sans y prêter attention de nouveaux biens communs : des informations partagées. Ces nouveaux « communs » sont désormais au centre de toutes nos activités sociales.

Le four à pain du village, les rigoles d’irrigation, l’éclairage public, les routes forment des « communs » bien connus de tous, que l’on qualifie de « sociaux » car construits par la communauté pour la communauté. La question de leur entretien, des règles de leur usage est aussi vieille que le monde. Des thèses entières ont été écrites quant aux « tragédies [i] » possibles en cas de sur-utilisation, de malveillance ou de mauvais entretien car la plupart de ces biens communs sociaux traditionnels sont limités en quantité [ii].

Mais nos nouveaux communs ne sont pas rares, leur croissance est exponentielle. Dans leur cas, c’est l’abondance et l’excès qu’il faut savoir gérer. Le paradigme est nouveau, il demande davantage une gestion des hommes et de leur relation aux communs qu’une gestion directe des ressources elles-mêmes.

Une croissance exponentielle

Ces nouveaux communs sociaux bouleversent notre univers sociétal, personnel et professionnel depuis vingt ans, avec une accélération vertigineuse depuis cinq ans,. Ils ont été rendus possibles par une implosion des coûts de transaction jamais observée auparavant (les coûts d’accès aux fournisseurs et aux utilisateurs), une explosion concomitante des moyens d’expression et des informations disponibles à traiter et enfin une explosion des outils de traitements.

Le coût d’accès à l’information, comme celui de la dépose d’information sur l’Internet, sont devenus quasiment négligeables. Il est désormais inutile de se déplacer dans des bibliothèques. La transmission d’information est devenue le cœur de notre système social et économique.

La digitalisation généralisée de contenus (photos, textes, musique, vidéos, etc.) est à la source de l’explosion des bases de données brutes disponibles (le Big Data, les signaux des satellites de géolocalisation). Des bases de connaissances organisées (des encyclopédies comme Wikipedia, des sites de photos, les blogs, etc.) les rendent disponibles.

La dynamique de création et de mise à disposition de contenus peut désormais émaner sans limite de quasiment tout individu, que ce soit à titre gratuit et pour tous usages (les blogs), ou seulement gratuit pour certains usages (les Creative Commons), voire payant (certaines photos, musiques, etc.). Les entreprises ou organismes publics ou privés peuvent eux aussi proposer leurs données en usage gratuit (la NASA, Wikipedia, la plupart des organismes internationaux, des ONG, les réseaux satellitaires de GPS, etc.) ou payants, soit indirectement (par les informations que l’on donne sur soi, comme Google quand on utilise ses moteurs de recherche, ou comme la plupart des systèmes d’ e-mail), ou directement par un droit d’usage (comme Salesforce, les stockages sur le nuage, Deezer pour la musique…).

On doit aussi compter parmi les contributeurs potentiels ces millions d’individus prêts non pas à fournir des informations ou du contenu mais prêts à intervenir à tout moment sur des micros tâches (le crowdsourcing, le swarm work ou « travail en essaim » -où des micro-tâches sont réparties entre des milliers de contributeurs-, voire tout simplement les forums d’aide mutuelle) de façon bénévole ou non, selon les cas.

Les nouveaux communs sont enfin composés d’outils de fourniture, d’accès ou de traitement de l’information. Il s’agit bien sûr d’abord de l’Internet lui-même, mais aussi des moteurs de recherche, des réseaux sociaux, des applications en SAAS, du stockage sur le nuage des applications de vos Smartphones (iPhone ou Android). On peut aussi citer la prolifération des outils technologiques de partage et d’accès (du 2.0 au GPS en passant par les plateformes de crowdsourcing), des outils d’analyse de données (comme Google analytics), l’afflux des applications de réalité augmentée et de plateformes spécialisées proposant de mettre en relation des experts du traitement des données et les données elles-mêmes (comme Kaggle.com).

L’entreprise à la traîne

De nouveaux communs, en tous points analogues à ceux mentionnés ci-dessus, apparaissent aussi à l’intérieur des entreprises, même si celles-ci sont définitivement et sans appel vouées à être en retard. Ce sont notamment les outils et le matériel ou les locaux mis à disposition des employés, mais aussi les réseaux sociaux internes, les annuaires intelligents, les applications informatiques, les systèmes de knowledge management, les bases de données scientifiques, voire l’accès aux experts internes, sortes de « communs vivants », etc. Ces communs peuvent être proposés à tous, parfois même à l’extérieur de l’entreprise, ou réservés à certaines catégories de personnel.

Une ressource insuffisamment exploitée

La somme de ces nouveaux communs, internes ou externes, représente pour toute entreprise, quelle que soit sa taille, une véritable corne d’abondance qui distribue généreusement, mais à condition de savoir l’exploiter, des fruits de productivité, d’efficacité, de vitesse, d’innovation, d’engagement des hommes, donc de compétitivité !

Encore faut-il, comme pour les communs d’autrefois, établir de nouvelles règles et surveiller les nouveaux usages qui vont permettre leur développement et leur entretien. Notamment, il faut éviter que les individus soient noyés par l’abondance même, contrôler ce qui est dedans et dehors (un commun interne ne doit pas se retrouver à l’extérieur sans contrôle), respecter les règles d’éthique et de propriété intellectuelle pour l’utilisation interne des communs externes, assumer la nouvelle et nécessaire responsabilité sociale de l’entreprise en fournissant aussi des communs a l’extérieur (des données, des apps, etc.).

Une stratégie nécessaire

Pour y parvenir, une grande vigilance et une grande propension et volonté à mettre les hommes au centre de ces nouveaux communs (et pas seulement de la part des DRH mais de chaque manager) est nécessaire. Il convient en effet de sensibiliser les dirigeants et tous les employés aux risques et aux opportunités ; d’aider les dirigeants à envisager les changements profonds de business modèles que les communs vont impliquer ; de sensibiliser les managers à leurs nouvelles responsabilités ; de contribuer à structurer des règles d’usage, de création, de diffusion, etc. ; d’établir les liens réciproques nécessaires entre les fonctions RH, légal, communication, R&D, IT, opérations. Pour les DRH en particulier, il faut savoir en quoi l’utilisation judicieuse des communs peut être intégrée aux systèmes d’évaluation, voire de rémunération (aussi bien pour l’utilisation que pour la génération de communs internes ou externes).

L’accès à la richesse des nouveaux communs se mérite, elle représente un véritable enjeu de management et de stratégie. La négliger, c’est risquer qu’elle se transforme en « Déluge », maux dont semblent souffrir déjà tant d’employés et de managers.

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NB: Cet article est repris dans le numéro 47 de la revue RH&M. 


[i] Pour les curieux voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Tragédie_des_biens_communs

[ii] De façon parallèle, la raréfaction de l’eau consommable, de la terre non polluée, de l’air pur, de l’énergie fossile etc., autres communs, non sociaux mais aussi essentiels à notre existence, sont des enjeux majeurs de l’avenir de notre civilisation car il faut gérer leur raréfaction. Les entreprises ont aussi un rôle important à jouer sur eux car elles sont un facteur important de la raréfaction

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