Le capitalisme vu par le fondateur de Kyocera, à méditer

le 11 juin 2015 par


Ce texte a été écrit par Christian SAUTTER et Catherine CADOU. Il est repris ici avec leur aimable autorisation.

Il y a un mois, la Chambre de Commerce de Paris a accueilli en grande pompe Monsieur INAMORI Kazuo pour une conférence mémorable.

Ce jeune homme de 83 ans a d’abord été un ingénieur brillamment diplômé et donc facilement embauché par une grande société lui assurant une carrière sans nuage. Il a pourtant démissionné à l’âge de 27 ans pour créer sa propre société afin d’exploiter une de ses découvertes. Kyoto Ceramics (Kyocera) est née en 1959, avec 28 salariés et un capital infime de 3 millions de yen et elle devenue une des plus belles entreprises mondiales de fabrication de semi-conducteurs, avec un chiffre d’affaires actuel de 1280 milliards de yen (10 Mds €). En 1984, au moment où le gouvernement japonais a rompu le monopole des télécommunications confié à NTT (Nippon Telegraph and Telephon), il s’est lancé dans ce nouveau secteur prometteur mais inconnu en fondant KDDI, qui devint vite une rivale sérieuse du mastodonte historique (3660 milliards de yen de chiffre d’affaires).

Cet entrepreneur émérite aurait pu se reposer sur ces deux lauriers prestigieux et une fortune confortable et consacrer son temps au mécénat et à la méditation bouddhiste. Patatras, le gouvernement est venu lui demander en 2010, à l’âge de 78 ans, de redresser la compagnie « Japan Air Lines », le flambeau national, qui était en cessation de paiements. Le bon moine, qui aspirait à la tranquillité, s’est laissé convaincre, mais à la condition de ne pas toucher de rémunération ! Première touche d’exotisme : pas la moindre option d’action, prime d’arrivée, parachute moiré. Pauvre déesse de la cupidité, vénérée au grand temple du CAC 40 ?

Il faut dire que M. INAMORI a une sorte de baguette magique du management : le système Amoeba (un livre que je n’ai pas lu). À l’auditoire haletant, il révèle sa recette : « Respectez le divin, aimez les hommes ». Un frisson parcourt ce public de diplômés de business schools. Le pire est que cela a marché : l’équilibre de JAL a été retrouvé avant les trois ans imposés. Non seulement, le redresseur n’a pas fait de nouvelle charrette de licenciements mais il a prêché son sutra : « Le but ultime est l’épanouissement matériel et spirituel des salariés ». « C’est le bonheur des salariés qui fait les profits de l’entreprise » !

À peine arrivé, il a mis 50 cadres très supérieurs en séminaire d’un mois pour leur enseigner la primauté des valeurs morales qui doivent guider les hommes de l’enfance à la mort, y compris dans leur vie professionnelle. Et les 50 ont, à leur tour, formé leurs collaborateurs et ainsi d’étage en étage de la pyramide jusqu’aux hôtesses d’accueil et aux bagagistes ! Dans une société de services comme le transport aérien, le client est, dit-il, particulièrement sensible à récupérer vite ses bagages à l’arrivée (quiconque a comparé Roissy et Tokyo-Narita de ce point de vue comprendra !). Avec un œil malicieux, M. INAMORI nous a expliqué que cette université interne, qui avait fait sourire à son arrivée, s’est ensuite prolongée une fois sa mission terminée.

Le bon moine était aussi adepte du boulier ! Il a mis en place dans la société en détresse une comptabilité fine, simple et en temps réel, pour suivre la rentabilité de chaque vol, de chaque opération, chaque jour et chaque mois. Et, en ce Japon supposé si secret, l’information a été communiquée à chaque salarié pour qu’il puisse juger s’il travaille dans une opération à gagne ou à perte. Cela m’a rappelé un camarade de l’X, envoyé par le PDG Roger Martin de Pont-à-Mousson, au sortir de la puissante Direction des Carburants du ministère de l’Industrie, se faire les dents en Lorraine. Le jeune Jean-Louis Beffa avait alors consacré une belle énergie à créer une comptabilité performante.

Dans une très jolie péroraison qui a achevé de casser le moral de l’auditoire distingué, INAMORI Kazuo a affirmé que le capitalisme était le seul système viable mais qu’il créait des inégalités choquantes. Il est inadmissible, dit-il, que les dirigeants captent les bénéfices et il a cité, sans les condamner, les manifestations « Occupy Wall Street » contre les 1% ! Le phénomène n’est pas propre aux Etats-Unis, a-t-il continué en citant Piketty. L’ordre mondial est menacé par la cupidité.

« Seul l’altruisme pourra guérir le capitalisme de ses maux » !

J’espère revoir ce grand PDG à l’ancienne, qui combine harmonieusement le sutra et le boulier, la réflexion prospective et l’information des salariés. D’autant qu’il a créé sa magnifique société dans une ville, Kyôto, qui est plutôt réputée pour ses temples et ses jardins, ses artisans d’art et ses universités.

Kyôto est justement la ville où, bien avant que je ne croise le chemin de bambous du président INAMORI, Catherine a souhaité que nous passions plusieurs mois, quatre pour elle, trois pour moi, afin de nous immerger dans une ville que nous ne connaissons bien ni l’un ni l’autre. Pas de projets précis à ce stade mais un très fort désir chez Catherine de cerner la part d’irrationnel assumée dans la vie japonaise. Nous n’avons aucune contrainte d’enseignement, de conférences, de représentation mais un sentiment d’urgence à aborder l’invisible, le sensible, le temps japonais.

De mon côté, j’ai trois motivations. La première est la découverte d’une capitale ancienne du Japon, de 794 à 1869. 794, c’est six ans avant que Charlemagne fut couronné à Aix-la-Chapelle. À feuilleter le « Dictionnaire historique de Kyoto (Nicolas Fiévé ed, Unesco 2008), à lire la sagace « Nouvelle histoire du Japon » de Pierre-François Souyri (Perrin, 2010) , on ne peut qu’être fasciné par cette ville fondée en damier sur le modèle de la capitale chinoise des Tang (l’actuelle Xi’an), d’un urbanisme résolument moderne, avec ses palais, ses jardins, ses temples, ses réseaux d’eaux propres et d’eaux usées, quand la France abordait le Moyen-Âge.

1869, c’est un an après la Restauration Meiji et l’installation de l’empereur, rétabli dans ses pouvoirs, dans la capitale de l’Est, celle du shogun, Edo devenue Tôkyô.

La deuxième motivation est d’élaborer avec Catherine un projet commun d’exploration de ce qui reste pour moi une économie et une société mystérieuses, qui vit apparemment bien sans chômage et sans croissance depuis plus de vingt ans. Dans mon premier livre sur le Japon, j’avais consacré un chapitre à l’ « harmonie dans l’inégalité », expression trouvée choquante par le professeur Hugh T. Patrick, qui m’avait accueilli à Yale en 1972 et avait lu mon manuscrit (en français !). Et pourtant, le dualisme a toujours été constitutif du système japonais : un tiers de salariés garantis dans leur salaire et leur emploi, deux tiers de « temporaires » permanents, à rémunération plus faible, plus précaire, plus stagnante. Nous avons la même chose en France et plus généralement en Europe, mais c’est chez nous un sujet tabou, comme le sexe au temps de Freud.

Autre paradoxe nippon : les services publics de transports opèrent à merveille, alors qu’ils ont été pour la plupart privatisés. L’éducation semble fonctionner (hormis de lourds débats sur la réécriture des manuels d’histoire). La sécurité est assurée, partout, de jour comme de nuit. Le pays vieillit vite, mais apparemment sans drame. Bref, vue de loin, la société japonaise a quelque chose d’idyllique qui mérite d’être regardé de près. Et si les finances publiques sont en déficit abyssal, les Japonais s’en accommodent fort bien : c’est une dette en famille qui ignore superbement les soubresauts du capitalisme financier (jusqu’à présent !).

La dernière motivation est de regarder de loin la France, ce pays que nous devrions aimer, écrivait Bernard Maris avant de mourir. J’avais écrit autrefois « La France au miroir du Japon », trouvant dans cette démocratie lointaine, cette économie performante, cette société courageuse face aux catastrophes, non un modèle mais matière à réflexion sur notre pessimisme collectif, notre crainte de l’avenir, alors que nous sommes bourrés de talents, que les jeunes font des enfants et créent des entreprises, et que les anciens ne ménagent pas leur temps de bénévolat au service des autres.

Dans un seul domaine, nous sommes certains de ne pas trouver de réconfort au Japon. La politique y est aussi inquiétante que chez nous, avec une forte résurgence nationaliste et une tension croissante avec un grand voisin, la Chine là-bas, la Russie ici.

Vous aurez, chers amis, la possibilité de suivre, semaine après semaine, notre pèlerinage aux sources d’un pays et d’un peuple que Catherine et moi fréquentons, inégalement, depuis plus de quarante ans.

Christian Sautter

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