« L’âge du faire »: une enquête ethnographique dans la Silicon Valley

le 17 juillet 2015 par


« L’âge du faire » de Michel Lallement se présente comme le « Fruit d’une enquête ethnographique menée dans la région de San Francisco, là où les chantres de la contre-culture libertaire côtoient les entrepreneurs de la Silicon Valley”. Son objet est le mouvement “faire ».

C’est un livre de sociologie et non de management. Il est descriptif et non prescriptif. Cela en rend la lecture agréable. Il convient bien aux vacances d’été.

Les liens entre contre-culture et société technologique sont déjà bien apparents dans la biographie à succès de Steve Jobs. Ce livre permet de creuser plus la thématique.

J’ai été gêné au début du livre par le relativisme certain de l’auteur quant à la définition de l’objet même du livre, le 2015_07_age_du_fairemouvement “faire ». De qui parle-t-on : makers, crackers ou hackers ? De quoi parle-t-on : faire, défaire ou refaire? Le hackerspace prend ainsi la forme d’un tiers-lieu de type « maison pour tous » : un lieu pour s’occuper aujourd’hui plutôt que pour construire demain. Cette gêne a laissé place à de l’intérêt car l’auteur montre très vite les grandes tendances communes (espaces communs, gouvernance et sociabilité, terreau culturel) et propose plus loin une typologie (page 310). Cela permet à l’auteur de créer un effet de masse qui donne du poids au sujet, mais aussi au projet (« une nouvelle grammaire du vivre ensemble »).

En effet, le style descriptif du sociologue se distingue de celui de journaliste ou du romancier. Il n’est pas fait pour informer fidèlement ou divertir le lecteur mais pour argumenter une thèse.

Cette différence se note très vite par le souci de son auteur de donner à voir ses hypothèses, le choix du terrain, la manière de collecter les informations et ses sources. On sent l’exigence et la marque du chercheur. Les références et mentions font la part belle aux influenceurs d’une sociologie du travail française contemporaine. L’établissement d’enseignement – CNAM et non université – légitime le sujet et sous tend presque naturellement le matérialisme philosophique de l’auteur.

La thèse avancée est que les espaces de hacking sont des lieux où se forge une nouvelle manière de travailler, profondément emprunte d’anarchie. « L’âge du faire » de Michel Lallement est de fait un texte anarchiste, et ce bien au delà de la thèse défendue.

Il est anarchiste dans le sens donné aux mots. L’anarchisme n’est pas chaos mais prise de décision basée sur le consensus. Les libertaires (page 130) ne sont pas des adeptes de Hayek ou des amis de Peter Thiel, bien au contraire.

Il est également anarchiste dans la méthodologie employée pour le construire. Ce qui peut passer pour de l’observation participante, classique en sciences sociales, s’attache plus à ce que Gaetano Manfredonia qualifie dans son ouvrage de 2007 d’éducationnisme réalisateur. On retrouve en effet dans Noisebridge, le lieu spécifiquement observé, la vie communautaire, l’autogestion, l’égalité des sexes mais aussi l’éducation libertaire. L’auteur lui-même contribue à cette dernière en publiant ce texte.

Ce texte est anarchiste mais aussi emprunt d’un romantisme certain.

On y trouve en effet :

  • l’exaltation et l’expérience des limites.
  • la nostalgie pour une période passée, en l’occurrence celle où l’artisan est majoritaire, qui se note par l’éthique mise en avant et un antitaylorisme affiché (quand bien même il né de la confusion entre la méthodologie taylorienne et la recette fordiste).
  • L’exotisme de la Silicon Valley quand bien même tout à commencé en Allemagne (avec le Chaos Computer Club), une terre historiquement portée sur de telles initiatives et surtout voisine.
  • Le hacker en guise de héros. Lallement contourne l’archétype en multipliant les portraits. Chacun est en rupture avec les normes dominantes (bourgeoises ?) et est mû par un profond sentiment d’injustice sociale, injustice qu’il tente de redresser par l’action et parfois l’appartenance à un hackerspace.
  • La prévalence du sentiment sur la raison. Ceci amène l’auteur lui-même à faire régulièrement des affirmations surprenantes au détour d’une argumentation comme celle d’oublier un moment l’anticapitalisme fondateur de la contreculture quand l’auteur écrit « l’homologie entre la culture Google et celle de la contreculture est plus qu’évidente » (p 140). Google n’a pourtant rien a envier à l’IBM des années 70 (qui a servi d’anti-modèle) en matière de concentration des moyens de production, rapport de force avec ses concurrents, composition de l’actionnariat et ce qui va avec en matière de redistribution des profits.

Au final je recommande la lecture de ce livre, particulièrement à ceux qui ont déjà lu « Makers: The New Industrial Revolution » de Chris Anderson. Le regard est différent ce qui fait que ces deux textes sont complémentaires pour enrichir notre perspective et notre action. Lallement met particulièrement bien en évidence l’existence de plusieurs profils de Hackers et d’un autre rapport au capitalisme travail.

Temps homogène
(majoritairement dédié au faire)

Temps clivé
(faire/travail hétéronome)
Accommodement au marchéVirtuoseFidèle
Valorisation du marchéHomme de la vocation – professionConverti

[4 figures idéal-typiques de hacker, page 310]

 

Statut du travailSituation de travailConflit de régulationStratégies d’appropriationTypification sociologique
Hétéronome
(le travail est un moyen)
Subordination,
monde fermé
Contrôle / autonomieTâches, matériel, temps, espaceTravail à soi
Autonome
(le travail est une fin)
Egalité,
monde ouvert
Consensus /
do-ocratie
Marques, éthique, communication, codesTravail pour soi

[Page 409]

Son ouvrage me paraît intéressant dans un contexte où de plus en plus de grandes entreprises cherchent à capter la créativité et l’agilité en tissant des liens avec les membres de ces espaces, notamment à travers de Hackathons, pour réintroduire de l’innovation dans leurs processus et leurs portefeuilles de produits ou services.

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