Accepter notre irrésistible désavoirfairisation…

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Date : 4 mai, 2016 - par :

banc_pour_billet_Obsolescence des compétences_2016_maiL’automatisation, les nouvelles technologies accélèrent la mutation des compétences dont l’entreprise et la société ont besoin. Comment éviter l’obsolescence de nos propres compétences, de celles de nos collaborateurs ? Pourquoi faudra-t-il valoriser les compétences différemment demain ?

L’impact des technologies sur l’emploi est d’abord qualitatif : elles nous désavoirfairisent et nous sursavoirfairisent

Les nouvelles technologies sont accusées de nombreux maux, dont celui de réduire le nombre des emplois. Ce n’est pas nouveau, les Luddites en Angleterre et les canuts de Lyon en France se sont plaints des mêmes maux il y a plusieurs siècles. La presse et la littérature économique publient aujourd’hui chaque semaine des articles tous plus ou moins alarmistes sur la disparition des emplois à cause des technologies, notamment des robots, des automatismes, bref du digital.

Les disruptions technologiques, et le digital est loin d’être la seule, ont un impact sur l’emploi mais il n’est pas que quantitatif. Elles entraînent sur les compétences un double effet : elles rendent certaines compétences obsolètes (elles nous désavoirfairisent) en même temps qu’elles permettent d’accéder à des compétences auparavant inaccessibles pour beaucoup (elles nous sursavoirfairisent).

Si avec l’arrivée du GPS le chauffeur de taxi n’a plus besoin de sa connaissance précise des rues pour exercer son métier (désavoirfairisation), dans le même temps n’importe qui, s’il satisfait aux autres conditions de sécurité de transport de personnes, peut devenir chauffeur de taxi (sursavoirfairisation). De façon analogue le gardien d’immeuble, à l’aide d’une tablette, peut désormais devenir un agent d’état des lieux d’entrée ou de sortie, renforçant ainsi ses compétences. L’agent de maintenance de machines ou d’équipements, avec des lunettes de réalité augmentée peut désormais assurer la maintenance de nombreux matériels avec des formations beaucoup plus rapides. Le chauffeur de taxi, le gardien d’immeuble et l’agent de maintenance ne sont pas seuls. Il suffit de penser à l’infirmière travaillant avec des robots qui feront sans faille des intraveineuses, aux chirurgiens qui pourront pratiquer des opérations complexes, aux médecins qui peuvent désormais pratiquer des ECG, des analyses de sang complexes, faire des diagnostics auparavant inaccessibles à leurs compétences, aux juristes qui peuvent s’appuyer sur des analyses aussi précises et rapides sur des textes de jurisprudence que les statisticiens (eux-mêmes « augmentés dans leurs capacités d’analyse) en font avec des chiffres, etc. Le verre à moitié vide les voit tous pénalisés, le verre à moitié plein augmente leurs compétences, leur productivité, leur disponibilité pour avoir plus d’activités, permettre à un plus grand nombre d’entre eux de servir un plus grand nombre de clients ou de patients.

Les nouvelles technologies permettent aussi l’arrivée de nouveaux entrants sur des activités autrefois plus ou moins contrôlées par des corporations qui s’identifiaient à leur savoir-faire ou aux diplômes qu’il fallait obtenir pour exercer (que l’on songe aux taxis et à leur uberisation mais aussi à tous les « bricoleurs » qui n’ont plus besoin de savoir-faire de soudure pour faire de la plomberie). En d’autres termes, les technologies transforment certaines compétences plus ou moins rares en biens largement disponibles.

Des nouveaux savoir-faire deviennent essentiels, créant des inégalités nouvelles quant à leur acquisition

Les nouvelles technologies n’impactent pas que les anciens savoir-faire. Elles créent de nouveaux besoins pour de nouveaux savoir-faire en très grande quantité. L’imprimante 3D exige de toutes nouvelles compétences en résistance des matériaux, en design et en conception industriels, en design marketing des produits, en machines, en matériaux nouveaux, en technologies autour du laser, des matériaux, de l’oxygène, des poudres, etc. encore trop peu maitrisées (donc soulevant des besoins nouveaux en compétences R&D), peu enseignées (donc soulevant des besoins nouveaux en formateurs) et peu appliquées (donc soulevant des besoins nouveaux en ingénieurs et en techniciens de terrain).

Sur ces nouveaux savoir-faire devenus nécessaires une inégalité nouvelle est apparue entre ceux dont c’est, dès le départ, inhérent au métier que de se savoir devenir obsolète en permanence (les médecins et de manière plus générale tous les scientifiques, les programmeurs, etc.) et ceux qui croyaient que leur savoir était immuable au moins pour le temps long de leur carrière. Pour ces derniers, comme les taxis ou les caissières voire les plombiers, la surprise est brutale. Mais que personne ne se leurre, nous sommes tous concernés par l’obsolescence y compris dans notre vie de tous les jours (nos relations aux médias, aux services, etc.) et évidemment dans notre vie professionnelle de par les outils que nous utilisons, les relations sociales que nous entretenons, etc. Les séniors ne sont pas plus exposés que les autres. Nombreux sont les étudiants diplômés il y a moins de 5 ans qui se rendent compte que leurs connaissances sont en large part déjà obsolètes.

Toutes les nouvelles technologies sont à la fois destructrices et créatrices d’emplois, destructrices et apporteuses de savoir-faire anciens, demandeuses de nouveaux savoir-faire nouveaux.

Si la technologie permet à un plus grand nombre d’accéder à des compétences nouvelles, pourquoi s’inquiéter du chômage ?

Il est possible (bien que non prouvé) que, quantitativement, plus d’emplois soient affectés négativement par la désavoirfairisation que par les besoins en nouveaux savoir-faire. Mais il est aussi fort probable que de nombreux emplois soient rendus possibles par la nouvelle sursavoirfairisation. Il faut alors se pencher sur le paradoxe de la coexistence entre un chômage déjà considérable et l’évidence de besoins importants de travail dans nos sociétés.

En effet, les besoins en travail dans nos sociétés sont colossaux, le mot n’est pas exagéré. On le voit dans les services de proximité, les centres d’appels au service des clients, la logistique du dernier kilomètre, le nettoyage des rues, des biens communs ou des locaux, l’entretien des biens et des machines, les besoins en liens sociaux notamment pour les jeunes et les plus âgés, autour de toutes les médecines et des soins de proximité, dans la sécurité, la formation et l’éducation, etc. Dans la plupart de ces activités, les savoir-faire utiles sont des savoir-faire « hi touch » c’est à dire où un humain s’occupe d’un autre humain, le plus souvent un à la fois. Qui a observé les rues de Paris à Montmartre et leur état de saleté, qui a essayé d’avoir un rendez-vous chez un dentiste ou un gynécologue, voire un généraliste dans une région autre que l’Ile de France, qui a une personne dépendante dont il doit s’occuper, etc. tous savent que les besoins en emplois sont considérables.

Alors pourquoi s’inquiéter ? Après tout, les technologies vont permettre de démultiplier les compétences, à certains d’accéder à des compétences nouvelles, à des compétences d’être multipliées en permettant aux hommes et aux machines de travailler ensemble pour servir le plus grand nombre, etc. On pourrait donc penser que la situation va s’améliorer « naturellement ».

Seulement voilà, la question n’est pas celle des besoins en travail et des ressources en hommes ni même de leur mismatch (quand les compétences des uns ne correspondent pas aux besoins des autres) mais celle de la façon dont on pourra payer ce travail et dont pourront vivre ceux qui le feront. Il s’agit donc non d’un problème de technologie mais d’une question de la rente et de sa distribution, ou de sa redistribution, dans un cadre nouveau, ce n’est pas une question de technologie mais de société et de culture.

La désavoirfairisation / sursavoirfairisation soulève d’abord la question de la rémunération du travail

La désavoirfairisation / sursavoirfairisation présente trois enjeux : un enjeu de management des hommes et de leurs compétences dans toutes les organisations et dans la société en général ; un enjeu de rémunération du travail ; un enjeu de transfert quand on ne peut pas rémunérer le travail comme on l’attendrait socialement. Ces problèmes sont liés car pour les régler il va falloir toucher à des privilèges, à des statuts, à des systèmes existants, à des cultures du travail, et finalement surtout à notre modèle social.

Tout statut, toute rigidité qui voudrait figer une compétence, qu’elle qu’en soit la manière, tout héritage du passé qui donne droit à des privilèges ou à des avantages justifiés par un savoir-faire est un obstacle à la lutte contre l’obsolescence.

Les implications se trouvent notamment au niveau des entreprises, de la société et des comportements individuels.

Les entreprises doivent gérer des flux de compétences et non plus des stocks

Pour les entreprises, cela implique d’abord qu’elles observent et comprennent où et à quelle vitesse va évoluer l’obsolescence des compétences internes qui font son capital humain. Cela peut demander des observatoires, des efforts provocateurs avec des exercices qui pourraient s’appeler destroyyourskills.com à la façon dont à la fin des années 90 Jack Welch avait créé chez Général Electric un mouvement, destroyyourbusiness.com, pour que chacun comprenne en quoi Internet allait changer les business modèles. Aujourd’hui il faut aussi comprendre en quoi et à quelle vitesse chacune de nos compétences devient obsolète. L’entreprise doit revoir en profondeur les modes d’apprentissage qu’elle pratique. Il lui faut comprendre en quoi ses systèmes, ses structures, ses cultures actuelles la paralysent de fait dans cette lutte contre l’obsolescence en figeant des savoir-faire anciens, par exemple dans des définitions de compétences liées à des définitions de postes, en liant des mutations ou des promotions à l’acquisition de certaines compétences, etc. Il lui faut considérer les savoir-faire non seulement de ses employés internes mais aussi celles des externes à l’entreprise, devenues souvent cruciales, et travailler sur leur combinaison optimale. Bref l’entreprise doit réinventer son approche des compétences en la basant sur des flux et non plus sur des stocks.

La société doit réviser la valorisation de la productivité et de la proximité… mais c’est un changement culturel et politique

Pour la société au sens large cela implique qu’il faut revoir les techniques d’apprentissage, revoir notre modèle économique et social pour inventer un capitalisme du XXIème siècle. Des jobs essentiels devront y être effectués par des combinaisons d’hommes et de machines. Des jobs dits peu qualifiés, mais essentiels à notre confort social au sens large et permettant à la société dans son ensemble de vivre mieux devront être mieux valorisés et ceux qui les exerceront devront pouvoir vivre décemment. Cela implique de revoir le modèle politique de nos choix sociaux, notamment nos transferts, et de notre monde du travail, notamment les définitions mêmes des métiers. Des initiatives comme le revenu universel ou comme les économies locales favorisant la solidarité et le partage, même si elles sont encore très parcellaires et mal définies, vont dans ce sens. Notre société doit aussi revoir les valeurs que nous assignons au travail afin de revaloriser les travaux de proximité et les services à forts contacts humains et à faible productivité. La revalorisation des enseignants par exemple passe par ce changement culturel. L’aide aux emplois domestiques, la baisse des charges sur les bas salaires vont aussi dans ce sens.

Les individus doivent devenir autonomes et se développer… facile à dire

Pour les individus, et ce sont eux les moteurs ultimes des changements à venir cela veut d’abord dire qu’il nous faut chacun accepter notre obsolescence. Nous sommes tous chaque jour en train de devenir un peu plus obsolètes, acceptons le en voyant tout ce que nous découvrons chaque jour dans notre smartphone ou dans notre vie quotidienne. Il nous faut absolument devenir autonomes, c’est à dire prendre conscience que nous sommes les acteurs de notre devenir et agir en conséquence. Mais soyons clairs, ce n’est pas donné à tous que de pouvoir prendre son obsolescence en main. La caissière de 50 ans qui voit que son job va être donné à une caisse automatique ou en self-service n’a pas les mêmes moyens de gérer son autonomie que le programmeur en Python qui voit arriver la prochaine génération de programmes sur lesquels il devra se former. Tous les deux peuvent « pivoter », comme on dit dans le jargon des start-up mais la première a souvent besoin d’assistance, le second en général beaucoup moins.

Développer nos capacités à désapprendre

Ce que l’obsolescence irrésistible nous dit à tous, quelles que soient nos responsabilités, est que la capacité à désapprendre, autant que celle à apprendre devient un avantage compétitif aussi bien pour les organisations que pour les hommes. Elle nous force à être toujours plus humble devant nos connaissances. Elle nous force aussi à accepter d’avoir une approche plus politique des technologies.

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