L’Architecte : nouveau Raspoutine des dirigeants ?

le 7 juin 2016 par


Depuis deux ou trois ans, l2016_06_frog_pour-billet-fg_architecte-nouveau-raspoutine-des-dirigeantses projets de création de nouveaux espaces de travail se multiplient dans les entreprises, notamment dans les grandes multinationales. Après des décennies d’Open Space déshumanisés à l’efficacité pas toujours convaincante, place aux espaces de vie, aux campus, aux bureaux où l’on se sente comme à la maison, aux lounges collaboratifs avec leurs sofas « cool », aux halls d’accueil superbement dessinés par « le designer à la mode », aux coins « babyfoot » pour libérer la créativité des équipes. Place aux grands questionnements : devons-nous limiter les bureaux individuels au top 5 des managers de l’entreprise ? Devons-nous prévoir une crèche, un practice de golf, une salle de sport, un pressing ? Devons-nous commander les stores des fenêtres depuis nos smartphones, dématérialiser le badge d’accès ? Et si le bureau était localisé sur une péniche ? Etc.

Aujourd’hui, peu d’entre nous ne connaissent pas quelqu’un dans leur entourage qui ne soit impliqué directement ou indirectement dans un de ces projets. Dans « les salons où l’on cause », dire « nous sommes accompagnés dans notre réflexion par des architectes », avec ces yeux remplis de cette fierté de celui qui croit avoir enfin accès au Graal des « sachants », est devenu un must. Gare à celui qui n’a pas son architecte en ce moment, cela veut dire qu’il n’est pas sur les dossiers stratégiques ! L’architecte est ainsi devenu le gourou, le Raspoutine du dirigeant.

Chez Boostzone, nous collaborons régulièrement avec des architectes (nous avons notamment organisé il y a 3 ans un Business Breakfast sur « le Bureau de demain »), et c’est très bien que cette profession soit associée aux réflexions sur l’entreprise, mais attention : avant de penser « bureau », n’oublions pas D’ABORD de répondre aux enjeux du management de demain !

Charles Garnier et Carlos Ott ont construit des bâtiments remarquables pour abriter l’Opéra de Paris, cela n’a pas pour autant transformé de mauvais chanteurs en bons chanteurs,… Jean Nouvel a réalisé une Philharmonie magnifique, cela ne fera pas de mauvais pianistes de bons pianistes,… les architectes réalisent des prodiges en matière de centres commerciaux, cela ne changera pas le fait que si les ménages ne veulent pas consommer ils ne consommeront pas et cela ne résoudra pas l’inflation suicidaire des baux commerciaux des centre-ville.
Bref, les bureaux les plus futuristes ne résoudront pas, par un simple coup de baguette magique, les déficiences de management d’une entreprise, ils ne permettront pas d’éviter le questionnement indispensable concernant l’avenir du management et n’empêcheront pas au manager de devoir faire face aux bouleversements majeurs du monde du travail.

Et si cette frénésie actuelle autour du bâtiment qui enveloppe le lieu de travail était tout simplement le reflet de la fin d’une époque, d’une véritable rupture bien plus radicale que ce que les divers projets laissent à penser ? Et si ce que l’on croit être le « bureau du futur » n’était paradoxalement qu’une momification du bureau du XXe siècle ? Et si tout cela masquait le fait qu’en réalité, à moyen terme, la question d’un espace de travail ne se posera carrément plus, car le travail lui-même, … sera toute autre chose ?… Cela fait plusieurs années que chez Boostzone nous anticipons le fait que la Défense sera à moyen terme une vaste friche, similaire aux friches industrielles qui ont illustré la fin d’une époque…

Souvenons-nous de la transition de l’hippomobile à l’automobile : à la fin du siècle des diligences et des fiacres on pensait à quantité d’innovations pour améliorer le confort de ces moyens de transport et l’expérience de ses voyageurs, sans compter le rêve d’améliorer la « productivité » et la « motivation » des chevaux… Oui mais tout ceci était vain, car 20 ans plus tard l’automobile a tout remplacé, avec des codes, des besoins, des expériences et des « façons de penser » qui n’avaient plus rien à voir…

Et si, par analogie, le rêve d’améliorer la productivité et le confort des salariés d’une entreprise était tout aussi vain que de chercher à améliorer la productivité des chevaux et le confort des diligences ?…
Ainsi, qu’avons-nous devant nous pour les 3 prochaines décennies : une désintermédiation qui n’en finit pas de s’immiscer dans toutes les sphères de l’économie, une automatisation des tâches les plus complexes grâce au Machine Learning, une cohabitation quotidienne « robot / être humain » inéluctable dans le monde du travail, …

Ne sont-ce pas là les vrais bouleversements majeurs que l’entreprise doit anticiper de toute urgence ?

Si maintenant on superpose à ces bouleversements, en décalcomanie, nos rêves de « bureau de demain », on s’aperçoit à quel point on ne prend pas le sujet par le bon bout : on raisonne avec nos codes bien ancrés dans le XXe siècle : des bureaux bien physiques pour répondre à un monde du travail qui sera de plus en plus virtuel, des espaces de travail pour des salariés dont on ne sait même pas s’ils seront encore là et, si oui, dans quel contexte et pour faire quoi (ne nous leurrons pas, la révolution des blockchain et du Machine Learning arrive bien plus vite que ce que l’on croit, ce n’est pas de la science-fiction). Sans compter que les recherches continues en neurosciences apportent chaque jour une nouvelle compréhension des relations de l’individu à son environnement de travail, risquant de rapidement remettre en cause des présupposés quant au design du lieu sensé « favoriser la créativité »…

Bref, avant de nous lancer dans des projets pharaoniques et de se faire plaisir en buvant la Sainte parole des architectes, posons-nous d’abord les vraies questions : que sera le monde du travail demain ? L’enjeu est tellement complexe que l’on réalisera rapidement que nos projets de péniches, de practice de golf, d’espaces « cool », de campus, appartiennent déjà au passé et ne résolvent rien.

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