LES JEUNES ET l’AVENIR DU TRAVAIL

le 19 décembre 2018 par


Audition de Dominique Turcq devant le groupe de travail du CESE, décembre 2018

(Présentation ayant servi de base à une discussion)

 

Les jeunes ont toujours été jeunes, et le seront toujours, c’est-à-dire que leur créativité, leur idéalisme, leur envie de changer le monde, sont des moteurs essentiels de notre société. Il n’y a pas vraiment de génération milléniale ou X ou Y, seuls les environnements dans lesquels évoluent les jeunes de chaque génération sont différents.

Ce qui change c’est donc moins « les jeunes » que l’environnement économique social et technologique. Ils entrent dans un monde qui n’était pas le nôtre quand nous étions jeunes. Nous avons parfois du mal à imaginer ce que leur monde est et va donc être. Aussi peut-être parce que nous avons du mal à nous y retrouver nous-mêmes. Il en est plus ou moins de même à chaque génération et aujourd’hui ne fait pas exception. Les « jeunes » de 1918 n’entraient pas dans le monde qu’avaient connus les « jeunes » de 1898.

« Les jeunes » ne sont bien sûr pas une catégorie homogène et de nombreuses discussions peuvent être menées sur toute segmentation. L’objet de cette présentation est simplement dans la mise en avant des tendances de l’environnement de ceux qui sont « jeunes » aujourd’hui.

Les éléments avancés ici ne concernent que des tendances que l’on peut considérer comme continues et ne soulèvent pas les questions qu’il faudrait regarder face à des événements discrets (guerre, épidémie, révolutions, etc.)

Changements techniques, enjeux environnementaux et transformations du travail

Comprendre l’avenir du travail pour les jeunes c’est regarder les conditions dans lesquels ils vont travailler.

Des grandes tendances technologiques vont bouleverser le monde dans les vingt prochaines années :

  • Les « nouvelles » technologies (digital, numérique, informatique) ne sont pas nouvelles pour eux, donc n’en parlons pas, sauf pour rappeler que le digital a une image de tueurs d’emplois parce qu’il remplace effectivement certainestâches. Mais pas toutes. Les générations des jeunes sont prudentes par rapport à la digitalisation et sauront assez vite en voir les inconvénients et les avantages.
  • L’IAva augmenter considérablement les capacités des individus et créer un escalier mécanique des compétences autour de nombreuses tâches. La façon dont l’IA peut augmenter les compétences est une évidence pour les jeunes, ils sont en demande et beaucoup seront prêts à s’adapter. La question est plutôt de savoir si les structures sociales seront prêtes à accepter les compétences augmentées dont ils vont bénéficier. Le chauffeur UBER est prêt à utiliser le GPS, la traduction automatique, etc. mais son statut est-il « acceptable » socialement ? Il en est de même de tous les métiers pour lesquels une compétence peut être remplacée par une IA.
  • Les neurosciencesvont entrer dans le normal des relations sociales. Les jeunes vont les embrasser comme ils ont embrassé les réseaux sociaux. Ils seront par exemple bien meilleurs que les générations précédentes pour débusquer les biais de nos jugements et de nos décisions, voire pour débusquer les fake news (on peut en tous cas l’espérer) et pour adopter les nouveaux modes de formation et de développement de leurs compétences.
  • La biologieva entrer progressivement dans les mœurs de la société et du monde du travail à travers les analyses génétiques, les modifications génétiques, la prédictibilité en santé, la mesure des risques, et en particulier l’épigénétique à laquelle les jeunes seront particulièrement sensibles car dans l’ensemble ils sont plus sensibles à la santé, à l’écologie, à la nature, etc.

 

Des grandes tendances sociologiques vont bouleverser le monde dans les vingt prochaines années

  • Des changements impératifs de modes de vie liés au changement climatiquevont bouleverser la mobilité, l’habitat, la consommation. Les jeunes en seront probablement plutôt des moteurs car leur conscience de l’écologie est profondément ancrée dans leurs esprits.
  • La nécessité de vivre dans un environnement croissant de fake news et de post-vérité et dans lequel se voit une crise de la vérité, du savoir, de l’expertise, voire de la démocratie. Les influenceurs sont une partie importante de l’environnement des jeunes, leur esprit critique a encore des progrès à faire mais il y a des raisons d’être optimistes : les désaffections de Facebook se multiplient ; le fact checking se généralise.
  • Le développement exponentiel de la tripadvisorisation, cette évaluation collective, permanente, de tous et de tout, aura des implications considérables en termes de surveillance, d’auto-censure, de choix de vie et de lieu de travail. Elle sera probablement pour eux une contrainte plus difficile à vivre que ne fut le regard des voisins ou des collègues dans le passé. Chacun a des millions de voisins qui peuvent éventuellement le regarder, répandre des rumeurs, le suivre ou le rejeter.
  • Le développement de nos doppelgänger et de nos triplegänger, c’est-à-dire de nos doubles digitaux qui sont nos traces digitales réelles (le doppelgänger) et ce que l’on peut en inférer, en prédire (le tripplegänger). Liés à la société de surveillance ces doubles digitaux seront pour eux des contraintes de plus en plus considérables en termes d’image sociale, de réputation, de valeur dans le monde social et dans le monde du travail.
  • Des enjeux de solitude sont déjà en train d’apparaître car la proximité digitale ne remplace pas la proximité physique avec ses amis ou ses collègues. La digitalisation de la société et les désintermédiations systématiques des rencontres sociales vont causer de vrais malaises (que l’on sent déjà dans de nombreux pays) conduisant à la recherche de nouvelles proximités (espérons-le) autour de nouveaux enjeux locaux, mais aussi peut-être à de nouvelles dépendances (moins positives) autour de paradis artificiels ou de chambres d’échos informationnelles.

 

Des conditions économiques vont continuer à changer

  • Une démographie mondiale croissante, une démographie locale vieillissante, des pressions migratoires considérables vont créer de nouvelles pressions sur le monde du travail et les relations sociales.
  • Une démondialisation relative dont il est encore difficile de prévoir les impacts.
  • Une croissance économique définitivement générée par les pays émergents et moins par les pays avancés.
  • Des métiers en tension qui ne sont pas ceux auxquels on pense mais des métiers fondamentaux pour le fonctionnement de la société. Les métiers en tension fin 2018 sont par ordre décroissant de situation critique (hors métiers saisonniers comme les viticulteurs) (source pôle emploi) :
    1. Agents d’entretien de locaux ;
    2. Serveurs de café, de restaurants ;
    3. Professionnels de l’animation socioculturelle ;
    4. Aides, apprentis, employés polyvalents de cuisine ;
    5. Agriculteurs salariés, ouvriers agricoles ;
    6. Aides à domicile et aides ménagères ;
    7. Aides-soignants ;
    8. Employés de libre-service ;
    9. Ouvriers non qualifiés de l’emballage et manutentionnaires ;
    10. Artistes en musique, danse, spectacles, y compris des professeurs ;
    11. Cuisiniers ;
    12. Ingénieurs, cadres études et R&D informatique ;
    13. Employés de l’hôtellerie ;
    14. Vendeurs dans les secteurs de l’habillement, des articles luxe, du sport, des loisirs et de la culture.
  • Il faut donc se méfier du mythe selon lequel les métiers en tensions seraient tous dans les nouveaux métiers du digital et qu’apprendre le code serait la solution ultime. C’est un mythe trompeur et néfaste car il contribue à dévaloriser les métiers qui ne sont pas a priori dans le numérique.
  • Il faut aussi noter que les besoins de métiers de proximités, du CARE, qui vont aller croissant comme on l’a vu ci-dessus, resteront difficiles à financer que ce soit par la société ou par les utilisateurs.
  • La probabilité que les disparités entre rémunération croissent et génèrent des inégalités difficiles à supporter est élevée et pourrait conduire à de réguliers mouvements sociaux de mécontentement si on ne trouve pas de solution à la valorisation sociale de ces emplois.

En d’autres termes il y a de très gros besoins, donc de très gros réservoirs d’emplois mais encore faut-il pouvoir les financer, donc réinventer un contrat social.

 

Le ressenti et les attentes des jeunes vis-à-vis du monde du travail et de ses transformations

La déception des jeunes dans le monde du travail

  • Quand on les prend pour des imbéciles en leur proposant stages sur stages alors qu’ils ont de vrais savoir-faire et connaissances et qu’ils le savent.
  • Quand ils découvrent que le travail en entreprise est ennuyeux et dévalorisant car les conditions de management se traduisent pour eux par :
  • L’envahissement des processus et des contrôles
  • La baisse de liberté face aux processus
  • Des systèmes d’évaluation, de recrutement, très mécanisés
  • Une attitude souvent négative par rapport à leur créativité et peu de tolérance pour la différence
  • Du bullshit permanent sur le bonheur au travail
  • Des locaux en open space ou en flex space qui n’ont de convivial que la vision qu’y ont mis les architectes et les directeurs financiers (heureusement il y a des exceptions)

Des exigences sociétales pour

  • Plus d’humanité, de contacts entre les hommes, de collaboratif, de collectif, d’individuation.
  • Plus de valorisation des savoir-faire hard, y compris artisanat, de réalisation par le « faire ».
  • Une véritable RSE beaucoup plus large que celle d’aujourd’hui et allant vraiment vers une entreprise dansle bien commun (cf rapport Notat Sénart, cf pétition des étudiants des grandes écoles pour demander des engagements écologiques de la part des entreprises qui pourraient les employer).
  • Plus d’éthique (voir par exemple les revendications des jeunes salariés des GAFA quant aux activités militaires, ou quant aux compromissions de leurs entreprises vis-à-vis des exigences de contrôle sur la vie privée et les données par le gouvernement en Chine)
  • La recherche de sens quant à leur vie et leur travail

Nous traversons une sorte de crise de la joie (et non du bonheur) car nous traversons une crise du sens. La joie est ce qui arrive quand on est aligné entre ses actions et ses volontés, ses aspirations primordiales, le bon le juste, le bien, le beau, etc. Notre travail nous le permet-il ? Le sens c’est la joie donc la cohérence, les jeunes l’exigent (On devrait tous en faire autant).

Les jeunes sont en train de

  • Rechercher des proximités signifiantes
    • Avec la nature
    • Avec leur corps et son alimentation
    • Avec les autres
    • Avec le sens de leur travail
  • Cela se traduit par exemple par
    • Plus d’activités sociale ou de solidarité
    • Plus d’attention portée aux détails de l’alimentation
    • Plus d’attention portée aux détails de l’écologie quotidienne
    • Une attente pour de nouvelles relations avec le lieu de travail
    • Un désir d’artisanat et de création
    • Un certain retour vers les villes de taille moyenne, voire la campagne, plutôt que les grandes villes (et pas seulement pour des questions de coûts)

La validation des compétences et la notion d’apprentissages’inscrit pour eux dans un contexte nouveau

  • Les jeunes sont plus enclins à adopter les nouvelles technologies comme augmentations de leurs capacités (networking, IA, etc.) et sont souples quant à la formation permanente, notamment dans l’usage des MOOCs, des tutos, etc. Ils s’attendent à une certaine reconnaissance de leurs compétences notamment par le marché du travail. Or celui-ci est encore très rigide quant à la validation des compétences (malgré d’incontestables avancées depuis une vingtaine d’années).
  • Ils ont besoin de coaching, de feed back, d’appuis pour avancer. Il faut trouver des moyens de leur donner.

 

Les rapports entre les entreprises, les administrations d’une part et les jeunes salariésD’autre part

La fin de divers mythes, et le possible retour de l’entreprise comme employeur de choix, ainsi que l’apparition d’une nouvelle forme de salariat sont des pistes conceptuelles intéressantes à explorer.

Le mythe de la Start up va s’effriter

  • Il montre ses limites humaines :
    • Ce modèle n’est pas pour tout le monde
    • Les conditions de vie et de travail ne sont pas toujours idéales
  • Il montre ses limites économiques face aux géants des technologies actuelles
  • Les start up sont moins des géants en puissance comme elles le furent dans les années 2000 et plus des expériences, externalisées a priori et sans contrat, prêtes à être rachetées par les grands groupes… si elles sont positives.

Le mythe du free-lance vs salariat va aussi s’effriter car :

  • Les avantages des CDI sont évidents et les inconvénients du free lancing aussi.
  • Les entreprises vont assouplir leurs conditions de travail pour être plus attractives :
    • Le rapport Notat Senart et la loi PACTE en sont les premiers signes.
    • Il sera de plus en plus possible aux collaborateurs d’influencer le sens que donne l’entreprise et non plus de seulement le subir.
    • Les entreprises peuvent redevenir un endroit où développer son capital humain par de la formation, de l’expérience, du collaboratif, du collectif, du sens car elles ont des moyens importants.
    • Elles peuvent même, en changeant leurs modèles d’innovation et d’organisation devenir des véritables pépinières au moins aussi excitantes professionnellement que des incubateurs externes. Beaucoup s’y attachent.

Le mythe des multiples changements de métiers aussi

  • Une citation, absurde mais souvent reprise, soutient ce mythe : (Robin Chase the co-founder of Zipcar, in her book Peers Inc) “My father had one job in his lifetime, I will have six jobs in my lifetime, and my children will have six jobs at the same time.”
  • En effet la réalité est que je change avecmon métier, d’abord principalement au niveau des tâches, ou encore en transférantmes savoir-faire à un autre métier :la vraie question est donc celle du retour de la valorisation des métiers. Un Must de management car c’est le métier qui valorise l’individu et le rassure plus que son appartenance à une entreprise.
  • Et ce d’autant plus qu’il suffit de demander à un chômeur de 45 ans (sénior par « définition ») ce qu’il pense de la flexibilité et des changements de métiers…

Certainement un nouveau contrat de travail va apparaître,avec de nouvelles définitions de la subordinationet une nouvelle formule de couverture des risquespour les différents statuts. Le sujet de la redéfinition du lien de subordination doit être centrale dans l’évolution du droit du travail.

Enfin un très grand effort sera à faire de la part des entreprisespour casser leurs armures (structures systèmes et cultures obsolètes) en travaillant notamment à :

  • Hacker leurs rigidités
  • Redevenir conviviales
  • Se connecter au monde réel et humain
  • Se dé-digitaliserpartiellement (processus, recrutement, etc.)

Beaucoup ont commencé, le mouvement va s’amplifier

IMPLICATIONS POUR LES AUTORITÉS PUBLIQUES (exemples, à discuter et à développer)

  • IA :
    • Prendre en compte l’escalier mécanique des compétences dans la reconnaissance des savoir faire
  • Territoires
    • Au niveau des villes moyennes, améliorer leur attractivité auprès des jeunes, en recréant des smart city non pas « digitales » mais « humaines », de nombreux jeunes sont prêts à quitter les grandes villes.
  • Contrat de travail :
    • La nécessité de réinventer le lien de subordination et de le préciser dans son concept actuel
    • Assouplir le droit du travail de façon à dé-rigidifier le CDI
  • Réseaux et insertion dans la société : Le besoin de réseaux de confiance est considérable pour tous, il faut regarder comment faire pour les aider à en avoir et à mieux les utiliser, notamment entre générations.
  • Valoriser les métiers « visibles » et trouver des moyens pour leur permettre d’avoir des revenus décents (notion fondamentale à définir politiquement et socialement) notamment pour les métiers :
    • D’artisanat
    • De tous les secteurs créatifs
    • De l’agriculture et du bâtiment par les technologies employées
    • Des secteurs de santé et des métiers de proximités
    • Du « care »
    •  
  • Formation
    • Formation primaire et secondaire :
      • Apprendre à apprendre
      • Donner de solides bases d’éthiques
    • Formations supérieures :
      • Apprendre à désapprendre
      • Faire des têtes bien faites et flexibles donc ne pas promettre aux jeunes qu’ils travailleront dans ce qu’ils auront étudié, et ce n’est pas grave pour la société et l’économie dès lors qu’ils l’acceptent. Mais comme nul ne sait de quoi demain sera fait et de quels savoir-faire on aura besoin, mieux vaut viser sur des têtes bien faites même dans des secteurs apparemment en déclin.
    • Formation permanente, ce serait idéal si les nouvelles générations entraient dans un monde de Ferry 2, c’est à dire où la formation permanente serait obligatoire, pour tous, gratuite. Par exemple en donnant non pas des droits à la formation qui s’acquièrent avec le travail mais qui sont des droits qui s’acquièrent avec le temps (il y a des expériences à Singapour).

 

5 réflexions sur « LES JEUNES ET l’AVENIR DU TRAVAIL »
  1. Un très beau billet.
    Je me demandais si l’avenir n’est pas une évolution des plate-formes de free-lancers vers un modèle de communautés de pratique – compagnonnage, mais avec une dimension démocratique / assurantielle
    Les entreprises, je crois, en ont besoin pour aller vers des modèles de workforce distribuées vraiment agiles

    1. En effet Luis, il semble qu’il y aura à la fois un modèle assurantiel, une multiplicité de modèles de travail en parallèle, notamment autour de tout ce qui sera contrat et lien de subordination. Un équilibre multiple devrait s’instaurer, mais la transition risque de prendre du temps, d’autant plus qu’elle se combine à de profondes réformes, essentielles, quant aux retraites, aux assurances diverses, aux systèmes de santé, etc.

  2. Votre travail est passionnant : l’etude et l’analyse que vous en faites font sens a des ressentis actuels. Je comprends mieux la vision des jeunes grace a vous et vais regarder avec une attention differente les evolutions monde du travail (organisation, agilite, management, engagement pour les salaries, lieu de travail, rythmes). Merci de cette prospective passionnante.
    Valerie

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