Prêt à assumer votre rétro-responsabilité ?

le 17 février 2020 par


Légal mais acceptable ?

Est-on responsable d’actes ou d’actions qui dans le passé étaient, si ce n’est politiquement corrects ou socialement ignorés, du moins non officiellement déclarés comme prohibés, ou encore étaient gentiment tolérés sous quelque prétexte comme la créativité des écrivains, fussent-ils pédophiles, ou les qualités d’un entraineur sportif, fut-il un prédateur sexuel ?

Responsable du passé

La rétro-responsabilité des entreprises et des individus est en marche, qu’il s’agisse de phénomènes liés au #metoo, ou de la mise (ou du maintien) sur le marché de produits devenus entre temps plus ou moins ouvertement dangereux comme l’amiante, le tabac, le bisphénol A, le glyphosate ou la Depakine, ou encore qu’il s’agisse de comportements industriels nocifs pour la planète ou l’environnement. La rétro-responsabilité c’est le principe de précaution à l’envers : pas assez de précautions prises hier, vous serez attaqué plus tard. Bien sûr, on pourra toujours se couvrir derrière son ignorance, mais jusqu’où l’ignorance est-elle tolérable ? Un soupçon sur un composant, comme ceux des crèmes solaires qui détruiraient des coraux, un soupçon sur le côté cancérigène d’un composant sont-ils des alertes qu’il faudrait transformer en l’arrêt de l’utilisation ? Un soupçon sur l’attitude d’un collaborateur doit il amener à le suspendre ? Ou faut-il attendre que les preuves soient là, scientifiques ou juridiques, et tant pis s’il est alors trop tard et que le mal est fait ?

La société contemporaine a tranché clairement : vous serez responsable si l’on peut montrer qu’un soupçon aurait dû vous alerter. Si vous n’avez pas assez pensé et seulement agi comme d’habitude, vous serez coupable.

Mettre des mots change la donne

Le bon vivant qui aimait les femmes devient un prédateur sexuel. L’éleveur intensif devient un tortionnaire de la vie animale. Le laboratoire qui n’a pas arrêté à temps un produit devient un criminel. L’homme politique qui confondait, même seulement un peu, fonds publics et fonds personnels devient un paria.

Notre société n’est pas devenue plus intolérante ou plus morale, elle est devenue plus bavarde, elle ne se tait plus. Elle met des mots sur des faits, du dit sur du non-dit, de la pensée sur du refoulé, de la responsabilité sur des actes qui, légaux peut être, sont considérés désormais comme inacceptables. Elle met de la parole sociale sur des préjugés devenus choquants, du droit sur de la tolérance, du principe de précaution sur de la roulette russe. On apprécie ou non les réseaux sociaux, mais ils transportent de la parole, avec tous les attributs de celle-ci, des meilleurs au pire.

Il sera de plus en plus difficile de dire qu’on ne savait pas.

Le monde qui vient apporte déjà ses procès

Les grands procès de demain sont en partie déjà là. Ce sont en quelque sorte les procès que vont nous faire les générations futures. Ils toucheront des domaines qui ressemblent à une liste à la Prévert : l’huile de palme (comme composant et comme enjeu environnemental) ; les gaspillages d’énergie ou de CO2 ; les investissements dans des industries polluantes ; les composants et additifs des cosmétiques, des aliments ; les plastiques ; la gestion des déchets ; les automobiles à carburants fossiles et leurs particules fines; les conditions de travail dans des environnement pollués ; le bien-être animal ; les discriminations sous toutes leurs formes plus ou moins subtiles ; les processus de décision automatiques (l’Intelligence artificielle sera particulièrement visée dans ces deux derniers cas) ; la négligence vis-à-vis des externalités environnementales ou de santé publique de la production ou de la distribution de produits. La liste s’allonge chaque jour de tous ces comportements et attitudes devenant « inappropriés ».

 

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Il ne s’agit pas de s’offusquer de telle ou telle nouvelle revendication de la société voire de débattre sur les contradictions et les aberrations qu’elles transportent. La transparence et les attentes sont là. Nul n’y échappera. Le salut ne sera pas dans le déni ou dans une défense quelconque, vouée à être quasiment toujours désespérée. La seule solution (partielle) est d’inventer le principe de précaution stratégique et préventif. Il sera difficile pour les entreprises d’en faire un avantage compétitif à court terme mais l’intégrité à long terme pourrait bien s’avérer payante.

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Addendum au 28 mars : La rétro responsabilité vient d’avoir une illustration intéressante sous la forme d’un billard à plusieurs bandes/ Roselyne Bachelot, ministre de la santé, est accusée en 2010 d’avoir acheté trop de masques de protection, notamment par un député. Aujourd’hui ce député est attaqué par les réseaux sociaux pour avoir à l’époque dénoncé une gabegie des deniers publics. L’arroseur arrosé fait donc partie de la rétro responsabilité.

Voir la vidéo virale sur l’échange entre Roselyne Bachelot et le député en 2010.

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