Le travail, les compétences, à l’ère du Post Digital

le 19 mai 2020 par


outils, source pixabay

Le post digital n’est pas seulement cette ère où le digital est devenu tellement normal que l’on n’en parle plus, comme aujourd’hui on ne parle plus de l’électricité, c’est aussi et surtout le moment où il faut s’interroger sur les autres transformations qui bouleversent notre système économique et social et sur les implications que l’ensemble de cette nouvelle ère va avoir sur les savoir-faire des individus et des entreprises.

Le nouvel écosystème du monde post digital

L’écosystème post digital se caractérise par plusieurs grandes dimensions, technologiques et scientifiques, économiques et sociologiques

Il est d’abord technologique. Sa première manifestation en est que le digital y est devenu « normal », c’est-à-dire qu’il n’est même plus utile d’en parler, que chacun et chaque entreprise doit l’avoir intégré dans sa vie aussi simplement que l’on se sert d’un interrupteur pour allumer la lumière ou son ordinateur.

Concrètement, la réduction des coûts de transaction, élément fondamental du digital, est entrée dans les mœurs managériales et économiques et continue son chemin, de l’e-commerce au trading haute fréquence. Les API, qui permettent à des logiciels de communiquer, à des bases de données d’être connectées et mises à jour, sont partout. Les Apps et les smartphones sont devenus des extensions de tous nos systèmes et de notre mode de pensée. Parfois à l’excès avec la déshumanisation que cela implique quelquefois, notamment dans les domaines des services clients ou tout simplement de la relation (de moins en moins) humaine avec un candidat, un client, un fournisseur.

La seconde technologie marquant cette ère est l’Intelligence Artificielle, l’IA. Elle est souvent considérée comme une extension du digital. C’est faux. Si l’IA utilise des bases de données gigantesques (le fameux Big Data) et des systèmes informatiques parfois hyper sophistiqués (comme les réseaux de neurones), donc des outils informatiques /digitaux/algorithmiques, sa grande différence avec le « vieux » digital est qu’elle ne sert pas à réduire les coûts de transaction, qu’elle n’est pas exacte, mais qu’elle est une formidable machine à réduire les coûts de prédiction. Mais elle n’est qu’approximative. Elle va aider les médecins, les radiologues, les biologistes, les financiers, les comptables, les prévisionnistes, les logisticiens, les juges, etc. mais elle n’est qu’une aide, certes extraordinaire, mais qui ne peut pas les remplacer là où, dans le digital, un tableau Excel remplaçait absolument et sans erreur ceux qui auparavant effectuaient les calculs. Le radiologue sera aidé, mais il reste essentiel.

L’IA va suivre le même chemin que le digital, elle va se banaliser dans nos vies, devenir normale. La réduction des coûts de prévision et d’estimation, d’évaluation, va entrer dans les mœurs managériales et économiques, depuis le diagnostic médical jusqu’à l’enregistrement des notes de frais basé sur des photos ou encore jusqu’aux multiples utilisations de la reconnaissance faciale. L’IA est déjà banalisée dans la reconnaissance vocale que nous propose notre smartphone ou la reconnaissance faciale de nos logiciels de photos. Notre smartphone se trompe souvent en traduisant notre voix en texte, c’est l’une des manifestations à la fois de la qualité de l’IA et de son caractère prédictif approximatif.

Les neurosciences sont la prochaine science à entrer dans notre quotidien technologique, elles le feront par le biais du marketing, notamment avec le nudge, celui de la formation et celui de la prise de décision. Grace aux neurosciences nos décisions seront moins dépendantes de nos biais inconscients et nos apprentissages se feront plus rapidement et plus efficacement.

La biologie, troisième grande technologie de la nouvelle ère, entre déjà dans notre nouveau monde. N’oublions pas qu’elle fut la révolution technologique du XXème siècle. C’est grâce à elle, ou à cause d’elle, que l’humanité est passée de moins de deux milliards d’individus au XIXème siècle à presque huit milliards aujourd’hui.

La révolution biologique du XXème siècle fut quantitative, notamment grâce aux vaccins, aux antibiotiques, aux traitements anti-cancers. Celle du XXIème siècle sera encore partiellement quantitative, gardant plus d’humains en vie sur la terre et plus d’humains vieux en proportion de la population totale, mais elle sera aussi qualitative avec la modification possible des gènes de tous les êtres vivants, humains, animaux, plantes pour créer des espèces nouvelles, plus résistantes, plus productives. Elle sera remarquablement ciblée permettant des traitements médicaux individualisés, des modifications génétiques très précises. Nos OGM d’aujourd’hui sont les ancêtres rudimentaires de la génétique à venir. Elle mettra en cause d’énormes enjeux industriels et économiques, par exemple en création de produits, et d’énormes enjeux juridiques, par exemple avec les progrès de l’épigénétique qui va mettre en avant les dangers de substances diverses sur les humains. Sans oublier les enjeux éthiques que cette technologie va soulever violemment. Les débats sur la GPA ou la PMA ne sont que des gadgets par rapport à ce qui se prépare.

L’écosystème post digital se traduit aussi par de nouvelles notions économiques dont la plupart sont déjà observables et bien connues aujourd’hui comme les révolutions liées à l’économie des plateformes, aux innovations disruptives, aux enjeux de collaboration et de concurrence, aux nouvelles dimensions de la globalisation, aux impacts de la révolution de l’économie durable.

Enfin le nouvel écosystème va reposer sur une sociologie pleine de surprises.

La première est celle par laquelle les citoyens vont exiger de plus en plus de sens pour leur travail, pour la démocratie qui les entoure avec de nombreuses implications politiques et managériales.

La seconde est que nous sommes déjà entrés dans une ère nouvelle de transparence de l’information, et paradoxalement de son corollaire, la désinformation et les fake news.

La troisième est que nous sommes aussi entrés dans une ère de l’évaluation permanente de tous et de tout, la tripadvisorisation de la société, avec ses avantages et ses manipulations, voire ses drames, en tous genres. Il n’y a pas un seul Big Brother mais des millions de little brothers totalement imprévisibles quant à leur impact sur la réputation d’un produit, d’une entreprise, d’un individu.

La quatrième surprise est que nous sommes entrés dans une ère de la rétro-responsabilité. Notre société ne tolère plus que des actes aient été commis même s’ils le furent à une époque où on ne les regardait pas comme si délictueux que cela. Nous serons individuellement et collectivement responsables de nos actes, même passés, dès lors qu’à un moment ils ne seront plus politiquement corrects, fussent-ils légalement corrects au moment où ils sont commis. Et il ne s’agit pas ici seulement de comportements douteux, comme les harcèlements sexuels ou l’utilisation de deniers publics à des fins personnelles, il va s’agir d’avoir utilisé des substances dans des produits alors qu’il y avait un doute sur leur dangerosité, d’avoir pollué des terrains ou des rivières, d’avoir promu des produits malsains pour l’environnement ou la santé, etc. 

Le post digital va donc demander de nouvelles compétences

L’ensemble de l’ère post digitale, on le sent bien, va nécessiter de nombreuses adaptations, et de nombreuses inventions, de compétences.

Il y a d’abord les compétences évidentes, presque banales à mentionner. Ce sont ces compétences sans lesquelles il n’y a pas de survie possible mais qui ne donnent pas un avantage stratégique dans le nouveau monde. On pense à la digitalisation (si possible toutefois plus humaine qu’aujourd’hui), mais plus généralement à la nécessité d’une agilité technologique et sociologique. Ces compétences doivent se traduire par une adaptation continue aux innovations technologiques et aux attentes sociétales.

Il y a ensuite ces compétences qui vont être rapidement d’importance stratégique pour les entreprises. Ce sont celles que l’on connait déjà bien et qui, bien maitrisée, pourraient conférer un avantage stratégique à ceux qui auront su les provoquer ou les développer (en attirant des talents ou en prenant de bonnes initiatives). Elles comportent par exemple la modification de la réflexion stratégique vers la « disruption », la capacité à développer une notion de mission de l’entreprise qui ne soit ni banale, ni pleine de bullshit. Et bien sûr il s’agit de la résilience, cette capacité à rebondir, à se remettre en question, à pivoter comme on dit dans les start-ups.

Enfin, il y a les compétences vraiment différentiantes, c’est-à-dire les compétences qui vont être nécessaires pour gagner dans le monde de demain. Elles sont particulièrement complexes à définir, à attirer, à développer, à mettre en mouvement dans nos organisations. Les lister n’est pas complexe, les mettre en œuvre l’est.

Il s’agit de la capacité à modifier les structures de l’organisation quand celles-ci sont trop rigides pour permettre la collaboration, l’ouverture à l’extérieur. Et cela ne concerne pas que des structures administratives comme les silos. Il s’agit de regarder aussi toutes les infrastructures de l’entreprises, depuis les éléments informatiques jusqu’aux bureaux en passant par des rigidités organisationnelles structurelles comme les définitions de fonctions ou de postes.

Il va falloir aussi modifier les systèmes qui sont encore issus de l’ancien monde mais qui ne s’adaptent pas au nouveau comme les formes de la réflexion et de la construction stratégique, les budgets, les indicateurs de contrôle, les systèmes RH, par exemple du recrutement, de la formation et de l’insertion dans l’entreprise de personnels aux statuts non-salariés (non, il ne faudra pas continuer à traiter les free-lance et les experts comme des fournitures passant par le service achat !). Mais il va falloir aussi savoir gérer les éléments de santé des employés, les injustices et inégalités que les nouvelles technologies et la sociologie vont faire apparaître.

Il faudra s’attaquer à modifier la culture de l’entreprise à la fois quant aux valeurs (se lève-t-on encore le matin pour augmenter la valeur pour l’actionnaire ?), à la mission, aux attitudes et comportement (quelle place pour les femmes, pour les introvertis, pour les marginaux ?). Il ne va pas d’agir de « publier » des valeurs ou une mission, mais de les vivre et de les traduire en systèmes, attitudes, normes, produits nouveaux.

Tout cela va amener des modifications importantes dans la nature même du management du capital humain de l’entreprise. On y verra plus d’appel à l’expérience et à la diversité, plus de liberté donnée à la créativité et plus d’exigence d’ouverture sur le monde.

Enfin, mais cela est déjà largement débattu et discuté aujourd’hui, on y demandera plus de soft skills avec tout un ensemble de caractéristiques encore en cours de définition mais tournant toutes autour des notions d’humanité, d’empathie, de respect de l’altérité.

*

L’ère post digitale est exigeante. Elle va demander de nombreuses adaptations, on l’a vu. Mais au plus profond, son bouleversement le plus grand, sera de demander une nouvelle capacité, une compétence fondatrice du succès ou de l’échec : la capacité de penser, comme disait Hannah Arendt, la philosophe probablement la plus importante à relire aujourd’hui.

La capacité de penser n’est pas la même chose que d’avoir un esprit critique ou de pratiquer des actions qui donnent bonne conscience. C’est de s’interroger sur le sens de ses actes, de son obédience ou non à des autorités peut être illégitimes ou, pire, à des machines. C’est refuser de devenir des robots, arrêter de croire que l’IA est « sage », cesser de supposer que ce qui est tolérable aujourd’hui le sera demain, d’accepter la surveillance et les fake news sans penser au sens profond que ces acceptation ont sur la société, sur l’humanité, sur la politique.

Garder et sauvegarder l’autonomie des hommes par rapport aux machines, aux technologies, aux évolutions sociologiques sera la compétence fondamentale des individus, des managers, des dirigeants au cours de cette ère post-digitale.

 

Article publié en premier par Finance et Gestion, mai 2020

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